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Félicien Rops : dessiner l’envers du désir

5 juin 2026

La réputation de Félicien Rops s'est construite sur un malentendu productif. On l'a rangé du côté du scandale, de la provocation calculée, du libertinage illustré. Ce classement commode a eu pour effet de neutraliser ce qui est proprement inquiétant dans son œuvre : non pas l'obscénité, qui se supporte et même se consomme, mais une érotique de la menace, où le désir n'est jamais séparable d'une violence sourde, d'une ironie froide, d'une métaphysique noire. La vente que Piasa consacre le 10 juin à l'artiste namurois, 107 lots de dessins, aquarelles et héliogravures réunis sous le titre Le Théâtre du Désir, donne à mesurer cette inquiétude dans ce qu'elle a de plus immédiat : le papier, le trait, la main.

La Prostitution et la folie dominent le monde, 1879 (lot 7, 15 000/20 000 €), est une composition qu’on regarde d’abord comme une allégorie mais qui très vite sème le trouble. Fusain, crayon blanc sur papier : une figure féminine occupe le sommet d’un globe céleste constellé d’étoiles. Mais ce n’est pas une femme. C’est une créature hybride, buste féminin posé sur des membres de bouc, l’animalité du sabbat, du Baphomet, du pacte satanique. Le diable est là, accroupi à ses pieds, mais dans une posture de sujétion : il n’est pas le maître, il est la monture, le socle, presque le marchepied. Félicien Rops inverse la hiérarchie théologique habituelle. La femme n’est pas la proie du diable, elle pourrait lui avoir pris sa forme pour mieux le soumettre. L’érotisme cesse d’être la faute. Il devient la puissance absolue, froide, sans appel.



Le bonheur dans le crime, 1883-1884 (lot 10, 10 000/15 000 €), porte le titre de la nouvelle la plus trouble des Diaboliques de Barbey d'Aurevilly et en a la structure verticale et serpentine. Une figure qui rappelle la Méduse, une femme qui s’accroche désespérément au piédestal, un serpent mort enroulé autour. Au sommet, deux corps enlacés, indifférents à la scène, noyés par la lumière astrale qui éclaire les mots gravés dans la feuille. Rops partage avec Barbey d'Aurevilly cette conviction que le crime et la volupté participent du même registre ontologique, que la jouissance porte en elle quelque chose d'irréparable, accentuant ainsi la sensation de malaise.



L'érotisme de Rops est rarement simplement libertin. Dans les œuvres qui comptent, la sexualité est toujours articulée à une puissance qui dépasse les corps : la mort, le diable, le sacré profané. Sainte Thérèse, Extase (lot 30, 4 000/6 000 €), pose sans détour la question des relations entre extase mystique et extase érotique. Ce n'est pas une provocation de surface. C'est une interrogation sur les zones où le corps et l'âme cessent de se distinguer, sans cynisme mais avec une forme d’humour iconoclaste.


Les Sataniques enfin, (lot 105, 2 000/3 000 €), sept héliogravures accompagnées d'une lettre manuscrite de l'artiste, constituent une des pièces les plus émouvantes de la vente. La lettre ramène l’artiste à sa dimension d'homme qui pense et qui construit délibérément ce théâtre. L'inquiétude n'est pas un accident dans son œuvre. Elle en est le programme. Félicien Rops n'est pas un libertin. il dessine l’envers du désir.


Vente associée

Félicien Rops
Le Théâtre du Désir

Paris mercredi 10 juin 16:00 Voir les lots