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Yun Hyong-Keun : Peindre et ne rien faire

6 mai 2026

L’huile sur lin Burnt Umber and Ultramarine Blue (1991, 180 000/250 000 €) surprend tout d’abord par sa présence. Trois masses sombres, asymétriques, posées sur une toile lin : l’une centrale et plus haute, les deux autres légèrement en retrait, réunies dans un geste presque architectural. Et pourtant rien ici ne relève de la construction au sens où on l’entend habituellement en peinture abstraite : pas de tracé préalable, pas de plan, pas de bord franc pas même de contours : L’huile fortement diluée s’est absorbée dans le lin comme une encre dans le papier de riz. Elle progresse par capillarité, laisse in fine une lisière organique, presqu’en mouvement, à la fois empreinte d’un geste, trace d’un processus qui continue sans l’artiste.

LOT 56

 

Burnt Umber and Ultramarine Blue est une œuvre réalisée dans la pleine maturité de Yun Hyong-Keun (1928–2007). Les deux couleurs annoncées dans le titre, le brun brûlé et le bleu outremer ont été appliquées en couches successives sur plusieurs semaines, se superposant, se fondant, pour aboutir à ce noir dense et profond qui domine la surface. C’est dans les lumières rasantes, ou à très courte distance, que la distinction s’opère enfin : le brun remonte aux marges, le bleu persiste dans certaines zones. « Burnt Umber comme couleur de la terre, Ultramarine Blue comme couleur du ciel : une cosmologie en deux pigments qui traverse toute l’œuvre de Yun. » résume le critique américain Ben Rybczynski, (Glenstone Field Guide, éditions Glenstone Museum, Maryland)

L’artiste est la figure centrale du Dansaekhwa, mouvement de peinture monochrome coréen qui se constitue dans les années 1960-70, dans un pays encore meurtri par la guerre et largement isolé des circuits internationaux de l’art. Ce contexte d’isolement est fondateur : il oblige les artistes à construire leurs propres règles, à reposer à partir de zéro la question de ce que peindre peut vouloir dire. Ce que le Dansaekhwa produit alors n’est pas une variante locale de l’abstraction occidentale, c’est une réponse autonome, ancrée dans les traditions de la calligraphie et de la peinture à l’encre, mais radicalement contemporaine dans ses propositions. Là où le minimalisme américain procède par un raisonnement qui tend à supprimer la main de l’artiste, les peintres du Dansaekhwa procèdent par répétition sans fin du geste, par abandon du contrôle, l’effondrement de l’ego.

On Kawara, 1er janvier 1975

Cette logique de la reconduction trouve des échos significatifs chez On Kawara dont quatre œuvres sont présentées dans la vente (lots 51 à 54, 2 000/3 000€ et 10 000/15 000 €). Il poursuit en effet ses Date Paintings de 1966 jusqu’à sa mort en 2014 sur un protocole comparable : même format, même geste, même exigence, jour après jour. Cette conception de la peinture est encore plus pertinente chez Niele Toroni (lots 62 et 63, 10 000/15 000 €) qui applique depuis 1966 l’empreinte invariable du pinceau n°50 à intervalles réguliers de 30 cm. La peinture est alors réduite à l’attestation de sa propre présence. Chez ces trois artistes, la série n’est pas un style ni une signature commerciale : c’est la forme d’une pensée qui refuse de se laisser figer et qui, au contraire se dilue dans la création. Là s’arrêtent cependant les ressemblances. On Kawara travaille dans le registre du conceptuel pur : la date peinte est une affirmation de l’existence par l’inscription physique du temps. Niele Toroni lui, expose son protocole, le rend visible, incontournable, celui-ci devient l’élément essentiel de sa vision. Yun Hyong-Keun semble vouloir laisser filer sa peinture vers et des lieux et des temporalités qui ne lui appartiennent pas. Le temps est absorbé par la matière, déposé dans les couches d’huile que le lin a bu lentement. Ce n’est pas le même rapport au monde. Pour l’artiste coréen, ce refus de la maîtrise picturale prend la forme d’une discipline ascétique sans équivalent dans la peinture européenne de son époque. Le même geste, les mêmes pigments, la même toile de lin, retrouvés invariablement pendant trente ans. Ce n’est ni une marque, ni un style, mais l’expression d’une éthique. Chaque tableau n’est pas une variation sur un thème ; c’est le prolongement d’une pratique, d’une attention, d’un rapport au temps. La série ne produit pas d’œuvres différentes, elle pose la même la même question, sans intention, jusqu’à l’épuisement.

LOT 62

Vente associée

Art + Design

D’une collection privée européenne

Paris mardi 12 mai 17:30 Voir les lots